Récemment, à la fin d'une longue réunion qui a duré plusieurs jours, j'avais l'impression de n'avoir rien retenu de cette réunion pourtant très importante et enrichissante pour les participants. J'ai partagé mon ressenti à mes collègues, tous plus expérimentés que moi, et ils m'ont tous donné la même réponse : Rassure-toi tu n'es pas la seule, et ça arrive très souvent.
En fait, ils m'ont laissée comprendre que terminer une réunion en tant qu'interprète et ne pas se rappeler de l'objet de la réunion ni de certains détails était chose commune, et que c'était loin d'être un crime. Et même les plus expérimentés n'échappent pas à ce phénomène. Généralement, il arrive qu'on se souvienne de bribes d'informations quelques heures ou quelques jours plus tard lors d'une discussion ultérieure ou à la lecture d'un article sur un sujet proche de l'objet de cette réunion là.
Ce sentiment et cette discussion entre collègues m'ont poussée à mener quelques recherches pour y voir plus clair. Et les résultats sont les suivants :
1. Les Exigences Cognitives de l'Interprétation Simultanée
Nous savons que l'interprétation simultanée est une tâche cognitive complexe qui exige une attention intense. Les interprètes doivent écouter le discours dans une langue, le comprendre, et le traduire instantanément dans une autre langue, tout en maintenant la fluidité et la précision de la communication. Ce processus demande une concentration maximale sur le moment présent. L'interprète est donc absorbé dans la traduction en temps réel, laissant peu de place à la mémorisation des détails spécifiques du contenu discuté. La capacité à traiter et à traduire rapidement l'information est primordiale, ce qui limite la rétention d'informations à long terme.
L'interprétation sollicite plusieurs fonctions cérébrales simultanément. Lorsque les interprètes écoutent pour traduire, leur cerveau engage plusieurs processus neurologiques complexes :
- Traitement Auditif et Linguistique : L'oreille capte les sons, qui sont ensuite traités par le cortex auditif du cerveau. Le cortex préfrontal, responsable des fonctions exécutives, aide à comprendre et à analyser le discours.
- Traducteur Mental : L’interprète utilise le cortex temporo-pariétal pour convertir le discours entendu dans une langue en une autre langue. Cela nécessite une activation continue des zones cérébrales liées à la compréhension du langage et à la production de la parole.
- Mémoire de Travail : L'interprétation simultanée utilise la mémoire de travail pour maintenir l'information suffisamment longtemps pour la traduire. La mémoire de travail est limitée en capacité et en durée, ce qui rend difficile la rétention à long terme des détails spécifiques d’une réunion.
2. Différences avec l'écoute pour mémoriser
En revanche, écouter pour mémoriser nécessite un processus cognitif différent :
- Encodage et Consolidation : Lorsqu’on écoute pour mémoriser, le cerveau encode l’information dans la mémoire à long terme via l'hippocampe, une structure clé pour la formation des souvenirs. Le cortex préfrontal joue un rôle dans l’organisation et la structuration des informations pour un stockage ultérieur.
- Attention Sélective : L'écoute active pour la mémorisation implique une attention sélective, où le cerveau filtre et concentre l'attention sur les détails pertinents. Cela nécessite moins de traitement instantané et plus de capacité à stocker et à organiser les informations sur une période prolongée.
- Révisions et Rappels : Pour retenir les détails, des processus de révision et de rappel sont nécessaires. L'interprétation simultanée ne permet pas ces processus, car l’attention est focalisée sur la traduction en temps réel.
Vous pouvez en savoir plus sur le fonctionnement du cerveau lors de la mémorisation ici : https://www.cognifit.com/fr/memoire#:~:text=La%20m%C3%A9moire%20est%20la%20capacit%C3%A9%20%C3%A0%20enregistrer%2C%20stocker%2C,leurs%20interactions%20produisent%20une%20structure%20appel%C3%A9e%20traces%20mn%C3%A9siques.
3. Le volume et la complexité de l'information
Les réunions, surtout celles de grande envergure ou internationales, couvrent souvent une vaste gamme de sujets en peu de temps. Les interprètes doivent gérer un flux constant d'informations, ce qui rend difficile la mémorisation de chaque détail. Cette surcharge d'information exige une gestion efficace et rapide des données. Les interprètes sont formés pour capter l'essentiel et transmettre le message de manière précise, sans se perdre dans les détails.

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RépondreSupprimerJe partage totalement ce constat. Les exigences cognitives élevées de l'interprétation simultanée imposent aux interprètes une concentration extrême pour écouter, comprendre et reformuler (réexprimer) instantanément un discours, laissant peu de place à la rétention à long terme des informations. La mémoire de travail, sollicitée intensivement pendant l'interprétation, a en effet des limites de capacité qui rendent difficile la mémorisation des détails spécifiques. Qui plus est, la charge informationnelle intense et la fatigue cognitive après de longues sessions sont des facteurs supplémentaires qui compliquent la tâche des interprètes en matière de mémorisation. Leur nécessité de rester neutres et objectifs pour garantir la précision de la communication renforce cette priorité sur la mémorisation des contenus. Cet état de fait ne remet nullement en question leur compétence professionnelle, mais souligne plutôt la rigueur et l'exigence inhérentes à leur rôle essentiel dans la chaîne de communication.
RépondreSupprimerReconnaissons, cependant, que dans le cas où un interprète aurait rencontré des lacunes ou des approximations lors de sa prestation, il est impératif pour lui de se souvenir de plusieurs détails de la réunion. Cette conscience lui permettra d'identifier les points sur lesquels il a buté et de travailler dessus pour améliorer sa performance future. Je parle là d'une auto-évaluation et d'une réflexion sur sa prestation passée en tant que outils clés pour progresser et évoluer professionnellement (savoir, savoir-faire et savoir-être). En gardant à l'esprit les aspects à améliorer, l'interprète peut renforcer ses compétences et offrir des prestations de meilleure qualité à l'avenir.
Je conclus sur ce paradoxe que le fait de ne pas se souvenir des détails d'une réunion est un indicateur (mais pas nécessairement) de bonne performance pour un interprète sérieux.