lundi 26 août 2024

Traduire, c'est soutenir : Comment la traduction innocente peut devenir un outil de propagande idéologique ?

 


"Traduire, c'est trahir" : cette phrase, souvent entendue sur les bancs d'école, illustre bien la complexité de la traduction. En effet, traduire peut nécessiter des ajustements sur la forme pour toucher efficacement le public cible, tout en cherchant à préserver le fond du message. D'autres facteurs peuvent aussi contribuer à la "trahison" lors du processus de traduction notamment l'environnement social, l'âge, le contexte politique, etc. Aujourd'hui on parle même souvent d'adaptation, surtout pour des contenus de type commercial. Bref… Ce qui m'intéresse aujourd'hui ce n'est pas l'infidélité de la traduction mais plutôt sa "complicité". Sa complicité dans la vulgarisation des idéologies. À votre avis, traduire serait-ce promouvoir ou faire l'apologie des idées qui se trouvent dans le texte qu'on traduit ? 

J'ai récemment pris part à un webinaire très intéressant, (disponible ici en Replay) et c'est lors de ce webinaire que l'un des panélistes a dit "To translate is to endorse". Cette déclaration m'a conduit à réfléchir plus profondément sur le rôle de la traduction dans la diffusion des idéologies. Et pour la toute première fois, je me suis réellement posé la question citée plus haut. Voici ce que j'ai découvert :


La traduction : un puissant vecteur de propagande idéologique

La traduction n'est pas une science exacte, mais un art qui implique des choix, des interprétations et des adaptations culturelles. Cette nature artistique fait de la traduction un outil potentiellement puissant pour promouvoir des idéologies, qu'elles soient politiques, religieuses ou sociales.

Traduire ne consiste pas simplement à remplacer des mots d'une langue à l'autre ; cela implique aussi la transmission de nuances, de connotations et de références culturelles spécifiques. Par exemple, le mot "liberté" peut porter des significations différentes selon le contexte historique, social et politique.

La traduction est donc un acte de réécriture qui permet de modeler la perception d'une idée en fonction du public cible. Les traducteurs peuvent ainsi accentuer certains aspects d'un message tout en en minimisant d'autres, ou encore introduire de nouvelles nuances qui n'existaient pas dans le texte original.


Des exemples concrets

 - La propagande politique: Les régimes totalitaires ont souvent utilisé la traduction pour diffuser leur idéologie et contrôler l'information. Par exemple, les traductions officielles des œuvres de Lénine étaient soigneusement sélectionnées et adaptées pour servir les intérêts du Parti communiste.

 - La publicité: Comme mentionné plus haut en parlant d'adaptation, les entreprises utilisent la traduction pour adapter leurs messages publicitaires aux différentes cultures et marchés. Elles peuvent ainsi renforcer leur image de marque et influencer les comportements d'achat.

 - Les mouvements religieux: Les traductions des textes sacrés ont joué un rôle fondamental dans la diffusion des religions à travers le monde. Cependant, ces traductions ont souvent été l'objet de débats et de controverses, car elles peuvent influencer l'interprétation des textes et générer des schismes. La Bible, qui est le livre sacré le plus traduit du monde, est toujours sujet de débats de nos jours.


Les enjeux de la traduction dans un monde globalisé

Dans un monde de plus en plus interconnecté, la traduction est devenue un enjeu stratégique. Les médias sociaux, les sites web et les contenus multimédias sont traduits dans de nombreuses langues, ce qui facilite la diffusion d'idées à l'échelle mondiale. Mais ce n'est pas un phénomène nouveau. Historiquement, la traduction a servi à propager diverses idéologies :

 - Mouvements féministes: En traduisant les œuvres de féministes pionnières comme Simone de Beauvoir ou Betty Friedan, les militantes ont permis de diffuser les idées féministes à l'échelle internationale, contribuant à l'avancement des droits des femmes.

- Mouvements anti-racistes: La traduction des écrits de figures telles que Martin Luther King Jr. ou de Nelson Mandela a contribué à la lutte contre le racisme et à la promotion des droits civiques à travers le monde.

 - Mouvements écologistes: En traduisant des rapports scientifiques et des manifestes écologistes, les militants ont sensibilisé l'opinion publique aux enjeux environnementaux, amplifiant le message des militants pour une meilleure prise de conscience écologique.


La traduction et les mouvements contemporains : le cas des LGBTQ+

L'un des mouvements les plus en vogue de notre époque est celui des LGBTQ+. C'est un exemple frappant de l'impact de la traduction dans la vulgarisation des idées. La traduction a joué un rôle crucial en permettant aux personnes LGBTQ+ de se connecter et de partager leurs expériences à l’échelle mondiale. Voici quelques contributions majeures :

 * Briser l'isolement: En traduisant des ouvrages, des articles et des discours, les militants ont permis aux personnes LGBTQ+ du monde entier de se sentir moins seules et de se reconnaître dans des expériences communes.

 * Normaliser les identités et les orientations sexuelles: La traduction a contribué à rendre visibles et à normaliser des termes comme "lesbienne", "gay", "bisexuel", "transgenre" et "queer" dans de nombreuses langues et cultures.

 * Déconstruire les préjugés: En traduisant des études scientifiques, des témoignages et des récits de vie, les militants ont permis de déconstruire les stéréotypes et les préjugés liés à l'homosexualité et à la transidentité.


Conclusion 

La traduction, considérée comme un acte de médiation culturelle, occupe une position complexe dans la diffusion des idées. Que ce soit pour des textes traitant du tabac, de l'alcool, de la drogue, des guerres, des armes, de la politique, de la sexualité, etc., nous devenons, volontairement ou non, en traduisant, des vecteurs de ces idées. Pour ne pas se retrouver dans cette situation, certains traducteurs(trices) choisissent de décliner des projets qui ne sont pas en accord avec leurs principes personnels. Je discuterai de ces dilemmes éthiques auxquels les traducteurs(trices) sont confronté(e)s dans un futur article.


En attendant, vous pouvez lire mon précédent article ici : https://tradupraticienne.blogspot.com/2024/08/la-traduction-aux-jeux-olympiques-de.html 

Alors, qu'en pensez-vous ? N'hésitez pas à laisser votre avis en commentaires.

lundi 19 août 2024

La traduction aux Jeux Olympiques de Paris 2024

 

Cela fait un peu plus d'une semaine que les rideaux sont tombés pour les Jeux Olympiques de Paris 2024. En dehors de la majestueuse cérémonie d'ouverture, et des performances incroyables des athlètes, autre chose a attiré l'attention des professionnels des langues lors de cette compétition. Il s'agit bien évidemment du vocabulaire lié aux différentes disciplines pratiquées pendant les JO. 

Je n'ai pas suivi les JO de cette année, mais c'est Andy Gillies, éminent interprète de conférence, qui m'a donné l'idée de rédiger cet article. En effet, c'est à la suite d'une de ses publications sur LinkedIn, que je me suis lancée dans les recherches. Dans sa publication, il a relevé le mot 'set' qui renvoyait à des concepts différents en fonction des disciplines : 👇



A la suite de mes recherches, j'ai compilé un mini tableau indicatif comprenant quelques termes les plus utilisés et leur traduction en anglais. Vous trouverez également une colonne dédiée à la définition de certains termes. Une recherche ciblée dans le document vous permet de voir de manière transversale les termes qu'on retrouve dans plusieurs disciplines (comme sur la capture ci-dessus). Pour obtenir le document, cliquez sur le lien : Télécharger le document PDF

N'hésitez pas à mettre en commentaires les termes que vous aurez noté ou appris lors de cette grande compétition ! 





vendredi 2 août 2024

Pourquoi les interprètes oublient-ils les détails des réunions ? Décryptage des processus cognitifs et des défis de l'interprétation simultanée

Récemment, à la fin d'une longue réunion qui a duré plusieurs jours, j'avais l'impression de n'avoir rien retenu de cette réunion pourtant très importante et enrichissante pour les participants. J'ai partagé mon ressenti à mes collègues, tous plus expérimentés que moi, et ils m'ont tous donné la même réponse : Rassure-toi tu n'es pas la seule, et ça arrive très souvent. 

En fait, ils m'ont laissée comprendre que terminer une réunion en tant qu'interprète et ne pas se rappeler de l'objet de la réunion ni de certains détails était chose commune, et que c'était loin d'être un crime. Et même les plus expérimentés n'échappent pas à ce phénomène. Généralement, il arrive qu'on se souvienne de bribes d'informations quelques heures ou quelques jours plus tard lors d'une discussion ultérieure ou à la lecture d'un article sur un sujet proche de l'objet de cette réunion là. 

Ce sentiment et cette discussion entre collègues m'ont poussée à mener quelques recherches pour y voir plus clair. Et les résultats sont les suivants :


1. Les Exigences Cognitives de l'Interprétation Simultanée

Nous savons que l'interprétation simultanée est une tâche cognitive complexe qui exige une attention intense. Les interprètes doivent écouter le discours dans une langue, le comprendre, et le traduire instantanément dans une autre langue, tout en maintenant la fluidité et la précision de la communication. Ce processus demande une concentration maximale sur le moment présent. L'interprète est donc absorbé dans la traduction en temps réel, laissant peu de place à la mémorisation des détails spécifiques du contenu discuté. La capacité à traiter et à traduire rapidement l'information est primordiale, ce qui limite la rétention d'informations à long terme. 

L'interprétation sollicite plusieurs fonctions cérébrales simultanément. Lorsque les interprètes écoutent pour traduire, leur cerveau engage plusieurs processus neurologiques complexes :

- Traitement Auditif et Linguistique : L'oreille capte les sons, qui sont ensuite traités par le cortex auditif du cerveau. Le cortex préfrontal, responsable des fonctions exécutives, aide à comprendre et à analyser le discours.

- Traducteur Mental : L’interprète utilise le cortex temporo-pariétal pour convertir le discours entendu dans une langue en une autre langue. Cela nécessite une activation continue des zones cérébrales liées à la compréhension du langage et à la production de la parole.

- Mémoire de Travail : L'interprétation simultanée utilise la mémoire de travail pour maintenir l'information suffisamment longtemps pour la traduire. La mémoire de travail est limitée en capacité et en durée, ce qui rend difficile la rétention à long terme des détails spécifiques d’une réunion.


2.  Différences avec l'écoute pour mémoriser

En revanche, écouter pour mémoriser nécessite un processus cognitif différent :

- Encodage et Consolidation : Lorsqu’on écoute pour mémoriser, le cerveau encode l’information dans la mémoire à long terme via l'hippocampe, une structure clé pour la formation des souvenirs. Le cortex préfrontal joue un rôle dans l’organisation et la structuration des informations pour un stockage ultérieur.

- Attention Sélective : L'écoute active pour la mémorisation implique une attention sélective, où le cerveau filtre et concentre l'attention sur les détails pertinents. Cela nécessite moins de traitement instantané et plus de capacité à stocker et à organiser les informations sur une période prolongée.

- Révisions et Rappels : Pour retenir les détails, des processus de révision et de rappel sont nécessaires. L'interprétation simultanée ne permet pas ces processus, car l’attention est focalisée sur la traduction en temps réel.

Vous pouvez en savoir plus sur le fonctionnement du cerveau lors de la mémorisation ici : https://www.cognifit.com/fr/memoire#:~:text=La%20m%C3%A9moire%20est%20la%20capacit%C3%A9%20%C3%A0%20enregistrer%2C%20stocker%2C,leurs%20interactions%20produisent%20une%20structure%20appel%C3%A9e%20traces%20mn%C3%A9siques.


3. Le volume et la complexité de l'information

Les réunions, surtout celles de grande envergure ou internationales, couvrent souvent une vaste gamme de sujets en peu de temps. Les interprètes doivent gérer un flux constant d'informations, ce qui rend difficile la mémorisation de chaque détail. Cette surcharge d'information exige une gestion efficace et rapide des données. Les interprètes sont formés pour capter l'essentiel et transmettre le message de manière précise, sans se perdre dans les détails.




4. L'épuisement cognitif

L'interprétation simultanée entraîne une charge cognitive élevée. Cette charge comprend la gestion simultanée de plusieurs tâches mentales : la compréhension, la traduction, et la production du discours dans une autre langue. Après une session d'interprétation, les interprètes peuvent ressentir une forme d'épuisement cognitif. La concentration intense nécessaire pour traiter et traduire l'information en temps réel peut entraîner une fatigue mentale, rendant plus difficile la rétention des détails spécifiques de la réunion. Cette surcharge cognitive est différente de l'écoute pour mémoriser, où l'information est souvent traitée à un rythme plus lent et avec une attention plus soutenue. Il est donc naturel que les interprètes aient du mal à se souvenir des discussions après avoir terminé leur tâche.


5. L'objectivité et la neutralité

Un aspect fondamental du travail d'un interprète est la nécessité de rester neutre et objectif. L’interprète ne doit pas s’engager émotionnellement ou intellectuellement dans le contenu de la discussion. Leur rôle est de transmettre le message de manière fidèle et impartiale. Cette objectivité signifie que la mémorisation des détails spécifiques n’est pas une priorité. L’accent est mis sur la précision et l'intégrité de la communication, plutôt que sur la rétention des informations personnelles ou subjectives.


6. Compétence professionnelle

Il est crucial de comprendre que les interprètes sont des professionnels hautement qualifiés avec des compétences spécialisées. Leur formation rigoureuse leur permet de gérer des situations de communication complexes avec efficacité. Le fait qu'ils ne se rappellent pas des détails spécifiques des réunions n'indique pas un manque de compétence ou de professionnalisme. Au contraire, cela reflète la nature spécifique de leur rôle et les exigences cognitives associées.


Conclusion

En conclusion, les interprètes ne se rappellent généralement pas des détails des réunions en raison des exigences cognitives uniques de l’interprétation simultanée. Les processus neurologiques impliqués dans l’écoute pour interpréter sont distincts de ceux utilisés pour mémoriser des informations. La concentration intense, la charge cognitive élevée, et l'exigence d'objectivité expliquent pourquoi les détails spécifiques sont souvent oubliés. Comprendre ces aspects aide à mieux apprécier le rôle crucial des interprètes et la complexité de leur travail dans un contexte globalisé.



Traduire ou ne pas traduire...

" Entre être ou ne pas être, moi je suis " disait W. Shakespeare qui nous invitait à méditer sur l'essence même de l'exist...